Et si être hors norme devenait la norme ?

La norme, un caméléon ?

Ça raisonne comme le bruit étourdissant des rues de Rome dont l’écho parfois nous consomme ; ça monopolise les âmes comme les pêcheurs à la ligne sur le pont des Martyrs dans le Bosphore d’Istanbul ; ça apaise comme la douceur d’un bain chaud qui à la fois, éveille et détend les sens ; ça nous lie intimement comme cette idée de liberté à laquelle nous sommes tous intrinsèquement ligotés. En substance, ça fait aussi bien frissonner que suffoquer, nous attise autant que ça déstabilise surtout quand on se prend pour un roi et qu’elle nous détrône…

Mais qu’est-ce donc que ce « ça » dont nous nous surprenons à tant prononcer le nom ? Eh bien rien de tout cela ou en fait, si tout de cela justement ! Ne vous êtes-vous donc jamais interpellé devant un être assez peu ordinaire ou face à une situation cruelle vous écriant « Mais enfin ! Ce n’est absolument pas normal ! « Ou « Ce loustic est totalement timbré ! « Sans parler du nombre incalculable de fois où cette réflexion émerge à l’égard de soi devant une situation pour laquelle on reconnait facilement avoir dépassé les bornes « Ne serais-je pas légèrement bizarre voire même un brin anormal ? ». Si seulement on savait ce qu’il se cache dans l’ombre de ce terme un peu flou qui veut tout et rien dire à la fois ?!  

Natif du latin norma « équerre règle », une norme désigne en première approche un état habituellement répandu et fidèle à la moyenne. « C’est la norme « disons-nous donc ! Un grand nombre de gens en font d’ailleurs souvent une règle de conduite à suivre, à l’image du dernier président, François Hollande, qui en avait même fait en 2012 un slogan de campagne pour préparer son élection !

Mais n’est-ce pas un peu absurde de raccourcir la norme à une simple règle de conduite lorsqu’elle peut aussi revêtir une tendance, un modèle ou simplement un point de vue, variant selon de multiples contextes, politique, social, financier, environnemental, lesquels permettent en fin de compte d’exprimer la teneur de nos actes ?

Je crois qu’il serait plus juste de distinguer au moins deux types de normes : Celles rendues obligatoires par un texte de loi ou le respect d’une certaine spécification technique, faisant écho aux normes juridiques ou normes Iso, lesquelles impliquent une réelle constance d’être ; et celles relevant au contraire d’une adhésion volontaire. Je fais particulièrement allusion aux normes sociales celles faisant office de référence, de source d’inspiration, parce qu’elles traduisent nos valeurs, notre idéal et nous aident de cette manière à adopter un langage commun.

« Toute norme est l’expression d’une volonté humaine » nous disait Hume ! Positionnée dans ce contexte, la normalité ne serait finalement rien d’autre que celui ou celle qui me ressemble et m’offre un miroir flatteur de moi-même. Nous lui donnons donc le sens que nous voulons bien lui donner finalement !

Si la norme était une femme, elle pourrait incarner Toshiko Tomura, dans la femme insecte de Tezuka. Une femme aux mille visages, qui change de peau pour prendre de nouvelles apparences comme un insecte qui fait sa mue au gré des périodes. Le papillon Sphynx d’Amérique centrale est sacrément doué dans l’art de ce genre de jeu… capable de se fondre complètement dans la peau d’une vipère pour duper ses prédateurs quand il se sent menacé !

La norme en fin de compte c’est pareil ! Elle évolue au fil des temps, au gré des modes, et de nouvelles normes s’y juxtaposent au fur et à mesure, les unes par-dessus les autres, chaque fois dans des contextes précis et bien définis. Ce qui était normal hier ne l’est plus nécessairement aujourd’hui.

Comment pourrions-nous à présent oser imaginer sur le lieu de travail, un patron revendiquer ouvertement la supériorité de l’homme envers la femme ? Si les inégalités persistent dans ce domaine dans un schéma parfois caricatural et tristement classique, accordons-nous pour dire que ce type de raisonnement ne fait désormais plus l’unanimité… Oser défendre un tel point de vue, c’est vouloir endosser le rôle de sociopathe rabougri du bureau bon qu’à bouffer du foin ! Pendant des siècles il a pourtant été la norme.

La normalité, le reflet d’une bonne pratique ?

Sans pour autant contredire l’idée que la combinaison des normes s’apparente à la sève des communautés, déjà parce qu’elle protège des agressions extérieures, mais aussi parce qu’elle assure la qualité et le maintien de la paix, se limiter à flirter uniquement à l’intérieur de ses contours n’est pas vecteur d’épanouissement.

Prenez garde à cette tyrannie de la normalisation décapant nos esprits ! Elle y dépose un voile de fumée lisse et sans relief derrière lequel le contour de nos choix devient parfois arbitraire et la pensée libre trop souvent taxée de « déviante », « anormale » ou « méprisante » !

De nombreuses personnes ont tendance à penser que la norme traduit la vraie valeur d’un être ou d’un produit. Moi je crois au contraire que la vérité est ailleurs. La vraie vie fourmille d’exemples en faveur de cette réalité. Lorsqu’on observe notre environnement, certains paradoxes sautent aux yeux. Les centrales nucléaires par exemple, elles ont beau fonctionner normalement, elles continuent de rejeter malgré tout une bonne dose de déchets radioactifs dans les rivières.

Je fais aussi ce constat dans mon métier au quotidien. A la rude question « comment vous définissez-vous ? « qu’il m’arrive souvent de poser, la plupart des candidats structurent leur réponse autour de leur métier de développeur. Dans certains cas ils désirent certainement se définir par la passion du métier avant tout. Dans d’autres, je crois qu’ils aimeraient parfois s’élancer vers d’autres types de réponses, plus créatives, plus originales, mais comme il leur parait normal de rester sur des réponses en lien avec le travail, étant l’objet global de notre rendez-vous, ils optent plutôt pour des lieux communs : « je suis un ingénieur en développement et ma passion pour le code m’anime depuis que je suis tout petit ». En même temps, face à ce type de question il est tout fait normal d’entendre ce genre d’affirmation. Se définir par son métier est une manière courante de dire qui on est. Pour autant, traduit-elle la vraie valeur d’une personne ? Faux. Nombreux sont ceux qui en font pourtant une bonne pratique.

On sait tous au fond qu’une personne se définit aussi par son tempérament, la nature de ses désirs, autant que par ce qu’elle croit être ou aimerait être, le tout associé dans un ensemble de valeurs auxquelles elle tient et qu’elle essaie d’embrasser. Un jour, à la question « qui êtes-vous ? » un candidat exceptionnel m’a répondu « c’est très difficile de savoir qui on est, ça prend parfois une vie entière, et moins on le sait plus on a envie d’exister ! » J’ai trouvé ça formidable comme discours ! En une phrase il a réussi à se démarquer des autres à la fois par sa sincérité et la singularité de sa réponse.

Savoir être hors norme pour redessiner les lignes. 

Etre hors norme, c’est aussi une manière de renoncer à croire que notre valeur se mesure à l’aune des apparences, une façon de partir à la découverte de soi et du monde ! Quoi de plus triste qu’un déjeuner boulot ou personne n’ose divaguer ? Quoi de plus ennuyeux que de rester enfermés dans son train-train quotidien ?

On essaie de s’agripper à des apparences, à tout ce qui peut nous valoriser et c’est aussi pour ça que c’est important de choisir un métier qui nous plait, c’est comme un îlot de sécurité, mais le danger avec ce type d’accroche c’est de s’enfermer dans une représentation erronée, tout du moins réductrice de qui l’on est vraiment.

Eviter de se prendre pour quelqu’un qu’on n’est pas, et lâcher prise sur la représentation qu’on se fait de notre identité, aide à tutoyer le bonheur ! Le lâcher prise comme garant de l’émergence de ses vrais désirs, non plus ceux inculqués par la publicité, les médias ou l’entourage, mais des envies qui viennent du plus profond de soi-même. Votre plaisir dans la vie de tous les jours n’en sera que décuplé !

Vouloir se fondre dans la masse quand la norme nous définit au contraire comme de vaillants combattants de la banalité c’est aussi absurde qu’un jeune marin qui se lance dans la traversée de l’Atlantique sur un radeau et sans boussole !

Pas question pour autant de se montrer impudique, constamment excessif dans son exubérance ni même de sombrer dans la décadence outrancière. Je crois qu’être hors norme ne veut pas dire abandonner son savoir vivre, ni enfreindre la morale par pur plaisir d’effleurer la sensation unique que procure la transgression, et encore moins se mettre à flotter sans savoir où on va et comment on y va, bien que l’errance ait aussi son charme. Je pense au contraire que le plaisir se trouve et s’apprécie dans la séparation mentale de ce qui pour soi est trop et ce qui ne l’est pas.

Etre hors norme c’est justement réussir à se défaire du trop pleins de contraintes, multipliées aujourd’hui par notre liaison permanente avec la technologie, pour parvenir à aller dans nous-mêmes suffisamment profondément et être capables de trouver ce qu’on est d’autre… Les surréalistes nous ont appris ça ! Dali voit par exemple le mécanisme par lequel en l’absence de tout contrôle exercé par la raison nous débouchons sur notre pensée propre, comme un automatisme psychique pur ayant le pouvoir de changer le monde.

«Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais avoir de nouveaux yeux » (Marcel Proust)

Cette affaire n’est pas des moindres lorsqu’on vit dans une société qui exerce une pression permanente sur les gens pour devenir soi-même ! La tentation de disparaitre de soi ou au contraire d’exprimer ce qu’on est de manière exacerbée peut être ensorcelante. Cette idée court souvent dans nos têtes sans nous laisser parfois l’ombre d’un soupçon de son existence. 

Comment y parvenir ?

On peut aussi se demander comment accéder à cette sensation de liberté dans un monde où notre libre arbitre est en permanence entravé ?

Chaque fois que je me heurte à ce type de questionnement, je me rapproche de cette maxime échafaudée par les philosophes grecs, « Rien de trop » parce qu’elle constitue pour moi un modèle de pratique à suivre. Elle est une sorte de guide de montagne, un compagnon de route dans les bons comme les mauvais moments.

Rien n’est jamais trop beau ! Rien n’est jamais trop audacieux, humaniste ou émouvant ! Rien ne doit à l’inverse être démesuré, extraordinaire ou endiablé ! Inutile de préciser que le concept se lit dans les deux sens, on peut tantôt opter pour l’un, tantôt préférer l’autre, puisqu’il invite autant à l’expérimentation qu’à la nécessité d’échapper au fiasco que revêt toutes les formes d’excès.

En sciences, on nous apprend souvent à raisonner par critère et de façon très rationnelle mais je sais qu’on a beau raisonner par critère et faire une hiérarchie, au final c’est toujours l’émotion qui l’emporte. Je crois qu’il faut apprendre à écouter son cœur et agir sur la base de ce qu’on ressent plutôt que de se fier à la mode de ce qu’il faut être. A vous de vous positionner pour apprendre à manier le curseur !

Aller au-devant de ses peurs, accepter ses failles, s’armer de ses faiblesses et réussir à en faire des lumières irradiantes, des raccourcis à emprunter pour esquiver la pâleur froide mais réconfortante de la nuit.

Voyez les paradoxes comme des tours de magie fantastiques plutôt que des harpies furieuses prêtes à vous démolir !

Tout a un commencement et une fin. Grandir c’est apprendre à se fondre dans différentes peaux et accepter que des changements, contrastes et contradictions surviennent. Quel est celui qui ne subit aucun changement à aucun moment dans le temps ? Même une chaise glisse avec le temps vers de nouvelles teintes !

Sur ce, bonne route mes amis !

Camille Fantini

Publié par Camille Fantini

Bonjour, Je m'appelle Camille Fantini, je suis Executive coach. Issue d'une double formation, Ecole de commerce et Théâtrale, j'ai toujours eu une sensibilité particulière pour les questionnements qui croisent l'individu avec le collectif. Sur ce site je vous partage : - Des articles pour éveiller votre réflexion autour de ressources indispensables à toute transformation. - Un échantillon d'outils pratiques pour faciliter la communication avec soi et les autres !

2 commentaires sur « Et si être hors norme devenait la norme ? »

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